«Quand on fera les comptes, il va nous manquer 500 000 euros» : ces producteurs de pommes de terre au bord du gouffre
La surproduction de pommes de terre en 2026 plonge les agriculteurs dans la crise. Des centaines de tonnes restent invendues dans la Somme.
En ce mois de juin 2026, des pancartes « Pommes de terre gratuites, servez-vous » apparaissent dans des cours de fermes de la Somme. Derrière ce geste généreux se cache une réalité bien plus douloureuse : des agriculteurs acculés par une surproduction massive, des stocks qui débordent et des pertes qui se chiffrent en centaines de milliers d’euros.
Des chambres froides pleines à l’approche de l’été
Rémy Chombart, producteur dans la Somme, ouvre les portes de sa chambre froide. En temps normal, les stocks sont vides à cette période de l’année. Pourtant, cette fois, il reste encore environ 500 tonnes de tubercules récoltés en septembre 2025.
Ces variétés, des « Marilyn » comme il les nomme, auraient dû rejoindre les industriels bien avant l’été. Elles sont là, entassées, alors que la nouvelle récolte arrive dans quelques semaines. Rémy Chombart n’a donc pas le choix : il doit jeter une partie de sa production ou la diriger vers un méthaniseur pour produire du biogaz.
Deux bacs sont mis à disposition des habitants du coin. Plusieurs passants s’arrêtent, repartent avec quelques kilos. Ce geste touche les gens, mais il ne représente qu’une infime partie du problème. Le stock total d’invendus dépasse 1 000 tonnes, soit 10 % de la production totale de l’exploitation.
« Quand on fera les comptes, il va nous manquer 500 000 euros. »
Un prix de vente bien en dessous du seuil de survie
La surproduction a fait chuter les cours. Ainsi, quand Rémy Chombart cède sa récolte aux industriels de l’agroalimentaire, le prix tombe à 10 euros la tonne. Or, pour couvrir ses charges et vivre de son travail, il lui faut atteindre entre 250 et 320 euros la tonne.
L’écart est vertigineux. Rémy Chombart pense pouvoir absorber ce manque à gagner de 500 000 euros en 2027. Pourtant, il l’affirme clairement : il ne pourra pas tenir une deuxième année dans ces conditions.
Une crise qui dépasse largement les frontières françaises
La France n’est pas seule face à ce problème. Dans l’Oise, près de Compiègne, Geoffroy d’Evry préside l’Union nationale des producteurs de pommes de terre, qui représente les 20 000 « patatiers » français. Il replace la crise dans un cadre européen.
Selon lui, les quatre grands pays producteurs du Nord-Ouest européen – les Pays-Bas, l’Allemagne, la Belgique et la France – affichent un excédent global de plus de 4,5 millions de tonnes. Une masse considérable qui pèse sur les prix et déstabilise tout le marché.
La raison de cet afflux de production tient à l’attractivité passée de ce tubercule. Ces dernières années, cultiver la patate rapportait davantage que le blé ou la betterave sucrière. De nombreux agriculteurs ont donc augmenté leurs surfaces. En 2025, les signaux du marché semblaient favorables, avec des annonces d’ouvertures de nouvelles usines à l’horizon 2030. La production a alors progressé bien plus vite que la consommation.
- La récolte de 2025 a généré 4,5 millions de tonnes en excédent en Europe du Nord-Ouest.
- Le prix industriel actuel est de 10 euros la tonne, contre 250 à 320 euros nécessaires pour vivre.
- Rémy Chombart se retrouve avec 500 tonnes invendues dans ses chambres froides en juin 2026.
- La France est le premier exportateur mondial de pommes de terre.
- Geoffroy d’Evry a réduit ses propres surfaces cultivées de 15 % pour tenter de rééquilibrer le marché.
Un contexte international qui aggrave tout
La consommation de frites recule. Il y a moins de monde dans les restaurants, et par conséquent moins de débouchés pour les producteurs. De plus, la France exporte massivement, notamment vers les États-Unis.
Or, le retour des droits de douane sous l’administration Trump, une parité euro-dollar moins favorable et le conflit en Iran ont ralenti les échanges mondiaux. Ces facteurs conjugués ont bloqué les exportations et aggravé la saturation du marché intérieur.
Réduire les surfaces pour tenter de rééquilibrer le marché
Face à cette impasse, Geoffroy d’Evry ne voit qu’une sortie possible : diminuer les hectares plantés. Il a lui-même réduit ses surfaces de 15 % et appelle ses collègues à faire de même.
La réponse ne sera connue qu’en septembre 2026, au moment de la nouvelle récolte. Si les producteurs ont suivi, le marché pourrait progressivement se rééquilibrer. Dans le cas contraire, une nouvelle année de pertes massives est à craindre.
En attendant, des hommes comme Rémy Chombart tiennent grâce à leurs réserves, sachant qu’une deuxième mauvaise saison consécutive pourrait mettre leur exploitation en péril. « On n’a que nos yeux pour pleurer », résume-t-il, avec cette amertume tranquille de ceux qui travaillent dur sans pouvoir peser sur les cours.