À l'occasion de la sortie de son
nouvel album "
There's me and there's you", j'ai eu l'honneur de pouvoir
interviewer Matthew Herbert, qui est certainement l'
artiste électronique le plus engagé de notre génération.
L'échange avec l'artiste fut passionant, aussi n'hésitez pas à le lire même si vous ne connaissez pas encore
Matthew.
Bonjour Mathew, pourrais tu te présenter pour les personnes qui ne te connaitraient pas encore ?
Je ne serais pas trop comment me présenter, je fais de la musique à partir de
sons, que je tire d’endroits où il se passe et se sont passés des histoires importantes. J’ai commencé avec la
musique électronique, et aujourd’hui je travaille de plus en plus en fusionnant celle-ci avec des
instruments acoustiques. Mon dernier album est un
Big Band, réalisé avec une équipe de
18 musiciens, et une énorme participation humaine ; il y a plus de
300 personnes qui ont contribué à la musique sur cet album.
Parle nous un peu plus du processus de création de cet album…
J’ai voulu faire un album sur le
pouvoir, et une des incarnations de ce pouvoir était pour moi de demander à une centaine de personnes, des
gens de pouvoir, de dire «
yes ». Des gens puissants comme toi et moi, mais aussi des gens puissants comme la
Reine, Rupert Murdoch, Mel Gibson etc. Ce qui est intéressant dans cette démarche, c’est qu’un «
oui » de la
Reine n’implique pas la même chose que le mien, il peut être interprété différemment. J’ai donc écrit à la reine en lui demandant de dire «
oui », j’ai aussi écrit au premier ministre, mais ils ont tous les deux décliné l’invitation, ils ne sont donc pas sur ce disque.
Le fait qu’ils aient répondu non est aussi une sorte de participation dans le processus créatif non ?
Oui tout à fait, j’ai été beaucoup amusé en lisant leur réponse. Comme ils sont
incapables de dire non ils utilisent un langage tordu pour ne pas dire oui. C’est un album qui se veut
politique, j’ai essayé de faire quelque chose qui parle de mon gouvernement, en interagissant avec lui. J’ai voulu voir jusqu’où je pouvais aller, en demandant à un maximum de personnes d’y participer par ce « oui ».
Par ailleurs les enregistrements ont été réalisés dans des lieux signifiants ; certains dans la
chambre du parlement, d’autres au
British Museum, ou encore aux studios d’
Abbey Road, à l’
église et dans mon studio.
Ces endroits ont été choisis car ils sont connectés au
pouvoir. J’ai voulu faire en sorte que processus et médiums créatifs reflètent le message.
Sur ce nouvel album tu as collaboré avec une chanteuse, Eska, aussi on sent une plus grande importance des textes sur cet opus, abordant des thèmes sujets à la controverse, est ce un choix d’accorder plus d’importance aux paroles aujourd’hui ?
Les paroles du dernier album étaient aussi
politiques, mais beaucoup moins sujettes à la
controverse, c’est vrai. Je pense en effet qu’aujourd’hui c’est important, car nous sommes en
guerre en Irak, en Afghanistan, ils essayent d’en faire une en
Iran, les attentats suicides, les
changements climatiques, il y a vraiment des choses
très graves qui se passent. Je pense en tant que
musicien que c’est de l’histoire qui s’écrit, une histoire vraiment importante. Il est beaucoup plus intéressant de parler de ça que de parler de ma
voiture ou de ma
copine. Personne aujourd’hui ne parle de ça et il serait dommage que dans 50 ans, lorsque l’on regardera en arrière ce qui s’est passé musicalement, on ne ressente pas cela dans la musique de notre époque, ce qui s’y est passé, la guerre en Irak, les changements climatiques.
Je pense que c’est ma
responsabilité en tant que musicien de raconter cette histoire. C’est nécessaire pour moi d’en parler car ça affecte
chaque jour de ma vie, et même de la vie de tout le monde, pas seulement la mienne.
C’est un genre de journal de nos temps ?
Oui et c’est exactement pour moi
ce que la musique devrait être, plutôt que quelque chose que tu apprécies une semaine durant, comme un produit de consommation lambda. J’essaie de faire
un genre de documentaire sur comment c’est de vivre à notre époque.
Tu as des références ou inspirations d’artistes engagés ?
En quelque sorte… Je suis inspiré par des gens comme
50 cent et Madonna, ils sont très préoccupés par le fait de se vendre en tant que célébrités, vendre leur propre
mythologie, flingues, grosses bagnoles et filles aux formes généreuses pour 50 cent, dans le cas de Madonna ce serait plutôt des vêtements, téléphones portables,
son corps et elle-même… Je suis très préoccupé également, pour exprimer d’autres choses bien entendu, mais j’essaie de faire aussi bien qu'eux pour exprimer ce qui me tient à coeur, ce qui se passe dans le monde actuellement.
Tu changes beaucoup ta manière de travailler selon le fait que tu sois seul ou en groupe ?
Oui bien sûr, et même sans cela je change la configuration de mon
studio chaque fois que j’enregistre un
nouvel album. Chaque fois la
technologie n’est pas la même, je change pour utiliser d’autres équipements, en grande partie analogiques. Je n’utilise pas de synthétiseurs mais des
drum machines, des samplers, ce genre de choses.
Avec la
musique électronique tu es un peu le roi de ton château, tu contrôles totalement ton univers et tout ce qui s’y passe. Entre les
quatre murs de ton studio tu es comme un petit sorcier. Cette situation n’est pas idéale, je suis plus intéressé par l’idée de prendre des risques ;
se retrouver en face de 70 personnes, leur expliquer ce en quoi tu crois, leur demander de croire et de faire du bruit avec toi. J’aime ce risque et ce danger, aussi le fait de faire vivre mes idées dans un espace public. Je trouve ça important. Lorsque je fais ce genre de chose je dois mettre l’aspect «
contrôle » de côté et faire confiance aux autres pour m’aider dans ma création. C’est comme ça que la vie devrait être,
on a tous besoins les uns des autres, je ne peux pas faire de vêtements, je ne suis pas fermier, je suis incapable de créer un téléphone, je ne génère pas d’électricité, ou peut être un peu mais pas assez, je pourrais avoir besoin de toi pour me faire des vêtements par exemple, ou à manger, on doit forcément abandonner une partie de notre
contrôle à d’autres personnes et
partager ce que l’on a. C’est comme ça que la vie devrait être.
Tu penses que c’est quelque chose de réalisable aujourd’hui ?
C’est quelque chose que l’on se doit de
réaliser, puisque notre mode de vie actuel fonctionne mal, il faut donc changer notre mode de fonctionnement. Même si on sent que c’est impossible, on se doit d’essayer. Même si tu n’y crois pas il faut changer, parce que la civilisation n’ira nulle part comme ça.
Propos recueillis par Maxime Gouache